Comment, en 2026, aller chercher les électeurs en vue des élections municipales quand tout le monde semble s’en contrefoutre? En multipliant sa présence sur les réseaux, croient savoir les candidats à la Mairie de Paris. Qui, hélas, n’en maîtrisent pas toujours les codes.
À un mois jour pour jour du premier tour des élections municipales, Emmanuel Grégoire l’admet bien volontiers: il aurait dû sortir les crampons. Car ce dimanche 15 février, vers 17h, c’est avec une paire d’Adidas Samba blanche aux semelles “toutes glissantes” et bien peu adaptées au gazon synthétique du FIVE de la Porte d’Aubervilliers que le candidat socialiste à la Mairie de Paris se pointe pour un petit match de foot à cinq, avec son fils, quelques élus parisiens et des jeunes du quartier, sous les yeux du frère du rappeur Oxmo Puccino. Sans oublier ce drôle d’onzième homme sur le terrain, lui aussi sans crampons: caméra au poing, Nicolas tente de marquer Emmanuel Grégoire à la culotte tout en évitant les trajectoires hasardeuses du ballon. Le jeune vidéaste de 22 ans, engagé sur sa campagne, capture quelques instantanés de passes mal assurées pour alimenter sa prochaine vidéo, qui sera publiée sur Instagram dès le lendemain. “On a très vite compris qu’il fallait faire des vidéos pour toucher les moins de 25 ans et vulgariser notre programme, détaille Eva, la community manager en chef de la campagne, postée sur le bord du terrain, derrière la grille. Désormais, les jeunes s’informent beaucoup plus sur les réseaux, en regardant TikTok ou HugoDécrypte, qu’en lisant Le Monde.” Tout sauf un travail d’improvisation: sur l’écran de son portable, la jeune femme de 25 ans fait dérouler le script du jour, qu’elle a elle-même écrit et minutieusement séquencé. L’objectif consiste à dérouler les mesures d’Emmanuel Grégoire en matière de sport à travers une vidéo qui ne devra pas excéder deux minutes, voire une minute 40, au montage final. “C’est l’économie de l’attention, moi-même je ne regarde pas une vidéo qui dure plus longtemps! Les gens vraiment curieux pourront ensuite retrouver sur notre site toutes les propositions”, poursuit la diplômée de l’École des hautes études en sciences de l'information et de la communication (CELSA). Téléphone à la main, la voici prête à tenter à son tour une percée sur le rectangle vert pour tourner une scène immersive et faire réciter un bout de texte au candidat, l’obligeant soudainement à se désintéresser du ballon en plein cœur du jeu. Échec, l’apprentie scénariste n’est pas convaincue par la prise: “Bon, l’essoufflement est tel qu’on va peut-être attendre la mi-temps…” Il faudra finalement patienter jusqu’à la fin du match pour voir Grégoire faire plus calmement le “face cam” tant espéré. Un pull à capuche enfilé par-dessus son maillot du PSG, le candidat de 48 ans débite les phrases que son assistante, hors champ, lui dicte les unes après les autres, telle un souffleur de théâtre. “Je continuerai à augmenter nos capacités d’accueil physiques et sportives, on rénovera des centres sportifs comme celui des Poissonniers dans le XVIIIe [arrondissement] et on fera de nouveaux gymnases et de nouvelles piscines, comme à Carpentier, dans le XIIIe arrondissement”, répète-t-il. La séquence dans la boîte, libéré de son micro, l’homme peut enfin souffler un grand coup: “Je déteste ça, ce n’est vraiment pas mon truc! Moi, je suis un mec de débat et de pédagogie, ce qui n’est pas vraiment la chose la plus à la mode sur les réseaux sociaux…” Mais il a bien fallu s’adapter à ces “formats plus courts et saccadés” et à toutes ces nouvelles règles de la communication politique. “Avant, ce genre d’événement n’aurait donné lieu qu’à une photo sur Twitter. Mais aujourd’hui, la communication digitale prend beaucoup plus de place dans nos vies, avec une production audiovisuelle et des contenus particulièrement léchés, que je ne maîtrise absolument pas. Donc je laisse les gens compétents s’en occuper et rendre ça bankable”, confie l’ancien premier adjoint d’Anne Hidalgo, qui a déjà triplé son nombre de followers sur Instagram en moins d’un an (plus de 26 000 abonnés aujourd’hui). Emmanuel Grégoire n’est pas non plus né de la dernière pluie, il sait bien qu’il n’avait de toute façon pas beaucoup d’autre choix face à la concurrence. “Il a fallu que je me fasse un peu violence, parce que je partais avec un gros retard en termes de notoriété et d’impact sur les réseaux sociaux. Rachida Dati, elle, bénéficie de 30 ans de carrière politique au niveau national (24 en réalité, ndlr).”
PAR BARNABÉ BINCTIN ET ARTHUR JEANNE