Libération - Areski, musicien bohème un peu, beaucoup, à la folie

Compositeur indépendant et libertaire aussi brillant que discret, compagnon indissociable de Brigitte Fontaine, le chanteur d’origine kabyle est mort lundi, à 86 ans.

«Ça va faire un hit !» Sur un fond de guitares saturées et de rythmiques hachurées, les paroles - pas seulement déconnantes - de ce titre qu’Areski avait cosigné avec Brigitte Fontaine pointaient déjà avec férocité, dès 1974, les errements de la chanson française, cet «art très particulier, devenu une industrie avec des produits calibrés». Areski, lui, en était un artisan, polissant patiemment des compositions pour sa compagne, avec qui il aura tant partagé. Et des «hits», celui qui pouvait caresser aussi bien un tambourin que les cordes d’un oud en avait plein les mains. Mais encore fallait-il les écouter, ces chansons qui, l’air de rien, s’engageaient à gauche toute. Comme le terrible C’est normal, qui dépeignait en 1973 le triste quotidien des sous-classés, «des ouvriers, des étrangers et quelques improductifs», soumis aux marchands de sommeil. Enregistré sous la forme d’une dialogue surréaliste, paroles de l’une et musique de l’autre, C’est normal deviendra lui-même un hit vingt-cinq ans plus tard (repris en duo sur l’album de Brigitte Fontaine les Palaces) pour une génération pas née au moment des méfaits. Brigitte Fontaine, ce fut la grande histoire de la vie d’Areski. Son alter ego, à la vie comme à la scène, celle avec qui il aura cosigné Vous et Nous en 1977 et pour qui il aura composé toute sa vie. On a eu tôt fait de classer ces deux artistes hors norme dans l’avant-garde, une catégorisation qu’Areski contestait encore en 2014. «On faisait un peu n’importe quoi mais il en sortait des choses malgré tout. Nous mettre dans l’avant-garde, c’était en quelque sorte nous marginaliser.» Lucide et sans complexe, Areski Belkacem composait des musiques juste comme il entendait vivre sa vie : librement. Il est mort lundi, à 86 ans.

Jacques Denis