Libération - «ZAPPER BOLLORÉ» A Cannes, l’opacité de la peur

La menace de Canal + contre les signataires de la pétition choque le cinéma français et accentue les craintes autour de l’influence de Vincent Bolloré.

Comme ce festivalier croisé près de la maison où crèche la team Libé, allongé ronflant sur un muret en plein cagnard, le monde du cinéma français réuni à Cannes s’est levé lundi matin avec la gueule de bois. Sur les terrasses, dans les rendez-vous pros ou un verre à la main, tout le monde n’avait qu’un mot à la bouche : Canal. La veille, lors du «brunch des producteurs», le directeur général du groupe Canal +, Maxime Saada, a mis une claque à tout le monde, en affirmant qu’il n’avait plus l’intention de travailler avec les signataires de la tribune «Zapper Bolloré» publiée le 11 mai dans Libé, qui s’inquiétait du rachat en cours d’UGC par Vincent Bolloré et alertait sur son emprise grandissante à tous les échelons de la chaîne du cinéma. Ainsi donc, plus de financements pour des projets impliquant Juliette Binoche, Raymond Depardon, Swann Arlaud, Anna Mouglalis, Arthur Harari, Dominik Moll, Jean-Pascal Zadi, et tous les professionnels du cinéma, producteurs, cinéastes, programmateurs, monteurs, comédiens, petites mains, coupables de lèse-Bolloré ? «On l’avait dit, qu’il y aurait des conséquences», soufflait, sonné, un producteur cueilli juste après la saillie saadesque. Mais à des conséquences pareilles, personne ne s’y attendait. Cannes est une bulle, une caisse de résonance où les événements et polémiques se répandent en chuchotant, de bouche en oreille. Les premiers jours du Festival, l’affaire Bolloré bruissait mais n’explosait pas, d’autant que certains professionnels inquiets s’appliquaient à tempérer en coulisses. Depuis les mots de Saada, même ceux qui voyaient plutôt d’un mauvais œil la tribune - s’inquiétant d’un inutile départ de feu alors que les syndicats négociaient avec Canal une remontée de ses futurs investissements dans le cinéma -, se sont retrouvés pris de court. Il ne s’agit désormais plus de se positionner par rapport à la tribune mais sur le principe de la liste noire.

Par Didier Péron et Camille Paix Envoyés spéciaux à CannesPhoto Julien Mignot