Ça a été l’un des faits les plus marquants du séisme électoral du 9 juin: la Bretagne, historiquement à gauche, modérée et pro‑européenne, a elle aussi basculé à l'extrême droite. Et ce y compris dans des zones littorales pourtant confrontées directement au dérèglement climatique. Reportage dans la presqu’île de Crozon, dont certaines communes ont accordé plus de 30% des voix à Jordan Bardella.
Jordan Bardella.” Anne-Marie, de tous les dépouillements à Lanvéoc, commune paisible de la presqu’île de Crozon, trace un bâton au stylo. Enveloppe suivante. Un scrutateur déplie le bulletin, le donne à sa voisine, qui lit: “Jordan Bardella.” Un autre bâton. Quelques “Raphaël Glucksmann” passent comme de brèves respirations, aussitôt coupés par un “Marion Maréchal”, qui la terrifie. Sur sa feuille de pointage, le candidat du Rassemblement national prend le large. L’angoisse monte, et le calme cérémonial qui règne dans la petite école aux murs jaunes lui semble de plus en plus lourd. “Jordan Bardella.” Bâton. “Jordan Bardella.” Anne-Marie sent l’histoire de son père peser sur le bureau de vote. Ses yeux brillent et le scrutateur répète: “Jordan Bardella.” Soudain, les larmes coulent. Elle s’excuse. Est-ce qu’il serait possible de ralentir un instant? Finalement, la liste du RN s’impose avec 31,48% des voix. Dans la salle, personne ne trouve les mots en partageant un gobelet de cidre au goût bien triste. Puis l’info tombe: les autres communes de la presqu’île ont voté pareil. Idem sur tout le pourtour de la rade de Brest. Ce soir-là, le Finistère, comme tous les départements bretons, bascule à l’extrême droite.
PAR ROBIN BOUCTOT, À CAMARET-SUR-MER, CROZON ET LANVÉOC PHOTOS: FLORENCE JOUBERT POUR SOCIETY