Parmi les soixante-huit premiers romans attendus dès cette fin du mois 'août, ces deux-là prennent le monde à bras le cœur, dans une langue inventive. Deux livres magnifiques pour dire le fracas, mais aussi la résistance.
ON LES A TOUR À TOUR APPELÉS « ÉMIGRÉS », « CLANDESTINS », « SANS-PAPIERS », « MIGRANTS », mais la littérature s'est peu souvent laissé pénétrer par les voix, à la première personne, de ceux qui ont quitté leur « chez-eux ». Thélyson Orélien est né à Haïti il y a trente-huit ans, il vit depuis seize ans au Québec et est l'une des révélations de cette rentrée littéraire, grâce à un premier roman dense comme une épopée et puissant comme un cantique. Pour raconter le voyage qu'entame le narrateur quand il décide de quitter son île devenue invivable (« je venais d'un pays qui me tirait dessus sans relâche – mais qui ne savait pas viser »), Orélien imagine une langue imbibée de rage de vivre, d'orgueil, de désespérance et d'humour. De la République dominicaine au Brésil, du Mexique au Costa Rica, d'espoirs en déceptions et d'enfers en géhennes, Jonas Dorléon cherche la paix du corps et de l'âme. Sur son chemin, des compagnons d'infortune. À sa main, un sac en plastique qui contient ses seules possessions sur terre, « juste ce qu'il faut pour ne pas devenir un animal ». Dans son cœur, l'acharnement à arriver, un jour, dans un lieu en paix. Bien plus qu'un « parcours », ce livre raconte l'écrasement de l'humain par la machine capitaliste mondialisée, le fonctionnement aride et vil de frontières déshumanisées, l'algorithme au service des impérialismes. Inoubliable.
PAR CLÉMENTINE GOLDSZAL