Chaque photo cache une histoire où bitume, sels d’argent, éther et autres vapeurs d’iode permettent de capturer la lumière. Une épopée dont les héros sont d’abord des chimistes.
Par un beau jour de 1558, Giambattista della Porta, savant napolitain passionné d’ésotérisme, convie quelques amis dans une petite pièce plongée dans la pénombre. Après avoir discrètement mouché la chandelle, il dévoile une minuscule ouverture percée dans l’un des murs. Soudain, sous les yeux médusés de ses invités, apparaît un groupe de danseurs qui virevoltent… la tête en bas ! L’assistance, persuadée d’assister à quelque manifestation démoniaque, s’affole et crie à la magie noire. Le prodige n’a pourtant rien de surnaturel. Les prétendus démons ne sont que des comédiens évoluant à l’extérieur de la pièce, dont l’image est projetée selon le principe de la camera obscura, un phénomène décrit depuis au moins le Ve siècle et que della Porta explique ainsi dans Magia naturalis, son encyclopédie sur les choses occultes : “Dans un lieu obscur, la lumière filtrée par une très petite ouverture fait apparaître sur la paroi opposée l’image renversée des objets lumineux ou éclairés situés à l’extérieur.” Dénoncé pour sorcellerie, le savant est inquiété par l’Inquisition. Faute de preuves, il échappe toutefois aux flammes du bûcher. Plus prudent, il se borne désormais à vanter les mérites de la camera obscura comme auxiliaire des peintres, auxquels elle permet de reproduire plus fidèlement les perspectives. Au siècle suivant, l’ajout de lentilles améliore encore les performances du dispositif. Reste une difficulté de taille : comment conserver durablement cette image fugace ? Après les opticiens, c’est au tour des chimistes d’entrer en scène.
Christophe Migeon