So Foot - LE RETOUR DE L’OURS

En faillite l’été dernier, et relégué en Régional 2 après avoir frôlé la disparition, l’AC Ajaccio bataille désormais au milieu d’un monde amateur corse pas forcément calibré pour recevoir un tel invité. Récit d’une saison en enfer qui s’est bien terminée.

MIEUX VAUT AVOIR LE CŒUR BIEN ACCROCHÉ pour supporter l’AC Ajaccio en cette saison 2025-2026. Pour encaisser une rétrogradation administrative en Régional 2 d’abord, puis pour se fader des déplacements en autocar sur des sinueuses routes de montagne, menant à des champs de patates défendus par des équipes hargneuses prêtes à y disputer le match de leur vie. Mais du cœur, Norbert, 71 ans, fidèle parmi les fidèles et sosie autoproclamé de George Clooney, n’en manque pas. Cet ancien chauffeur-livreur passe sa retraite à pêcher les gros poulpes sur le port, mollusque qu’il ne mange pas, “parce qu’ils bouffent les rats qui nagent la nuit” dans la rade. Norbert se fait surtout une fierté de n’avoir manqué “aucun match de l’ACA depuis 1972, sauf un 0-0 pourri contre Montpellier le jour du baptême de ma nièce”. En ce dimanche 12 avril, le retraité, comme une grosse centaine d’autres mordus de l’AC Ajaccio, se sont donné rendez-vous à 10 heures pétantes au stade Michel-Moretti. Deux autocars se mettent en branle pour rallier Lucciana, commune de 7000 habitants située en pays bastiais, à trois heures de route de là. Le véhicule ouvreur est rempli de membres de l’Orsi Ribelli, le groupe ultra acéiste. Dans le second, de jeunes enfants côtoient des octogénaires et l’incontournable Norbert donc, bonnet de l’ACA vissé sur le crâne et maillot de Vincent Marchetti sur les épaules. Excité comme une puce, le septuagénaire parle à tout le monde, raconte comment il a attrapé froid à qui veut lui prêter l’oreille, et fait admirer son magnifique tee-shirt “Campioni di Francia, D2 futsal 2025”. Pas question pour lui de faire défaut à l’Ours, en ligue 1 comme en R2, d’autant que le rituel des déplacements en Haute-Corse est maintenant bien rodé. Après une heure et demie de route, les cars se garent comme ils peuvent aux abords de la Brasserie centrale de Venaco, au-dessus de Corte. Depuis la terrasse, la vue sur la vallée est imprenable. C’est dans ce patelin de 643 âmes, niché près du sommet encore enneigé du Monte Cardo, que Baptiste, dit “Batti”, a ouvert son bar il y a deux ans. Membre d’une section locale de l’Orsi aujourd’hui mise en veilleuse, il a ressorti la bâche pour l’occasion. Les matins de déplacement, c’est ici que les joueurs de l’ACA prennent le petit déj, aux frais du patron. Le midi, pour 20 euros par tête, les supporters s’enfilent plateaux de charcuterie, salade de pâtes dans des assiettes en carton et pizzas avec boisson à volonté. Une bénédiction pour Norbert et son amour du vin blanc. Alors que les quatre fromages sortent les unes après les autres, une berline noire klaxonne en descendant vers Ajaccio. “C’est le petit Olmeta!”, remarque quelqu’un. Lisandru, fils de Pascal, natif d’Ajaccio et gardien de but prêté par le LOSC au SC Bastia, est applaudi chaleureusement malgré les quatre pions pris la veille contre le Red Star. Il est 13 heures, et dans un peu plus d’une heure de route, l’ACA a rendez-vous avec son destin: s’ils ne perdent pas chez l’équipe 2 du Gallia Lucciana, troisième du classement à 13 points du leader biancu è rossu, les Acéistes peuvent valider leur montée en R1. Ce n’est pas la panacée pour un club qui était encore en ligue 1 en 2022-2023 et s’était même offert le luxe de taper deux fois l’OM cette saison-là, mais c’est un moindre mal, puisqu’il y a encore quelques mois, l’ACA était menacé de disparition.

Par Baptiste Brénot, en Corse / Photos: Lisandru-Francescu Olmeta pour So Foot