So Foot - Gatti la classe ouvrière

En l’espace de quelques mois, Federico Gatti, 25 ans, est passé du statut d’illustre inconnu qui écumait les basses divisions et réparait des fenêtres à celui de défenseur indéboulonnable de la Juve et de la Nazionale. Une success-story qui prouve que même à l’ère du foot-business, il faut toujours croire en ses rêves.

PPuisqu’il n’y a pas d’amour, mais que des preuves d’amour, Giampaolo s’est levé le 16 janvier dernier avec cette idée en tête: offrir à son fils de quatre ans une première expérience au Juventus Stadium, l’arène qui héberge le club de cœur de la petite famille. Tant pis pour le froid glacial et la crève assurée derrière, pour les six balles déboursés pour un verre d’eau et un minuscule paquet de chips ou encore pour les allers-retours incessants aux toilettes afin de soulager cette foutue petite vessie. Père et fils bianconeri rentrent chez eux avec la fierté du devoir accompli pour l’un, les souvenirs gravés dans la mémoire pour l’autre. Ce soir-là, contre Sassuolo, Dusan Vlahovic a encore claqué un doublé et Federico Chiesa a salé l’addition au buzzer (3-0). Trois ans et demi après son dernier scudetto, la Juve confirme son retour aux affaires. Pas celles de fraudes comptables, qui lui ont coûté dix points de pénalité l’an dernier, de contrôle positif à la testostérone de Paulo Pogba ou des trois millions d’euros de dettes liées aux paris de Nicolo Fagioli, mais bien celles qui font de la bande à Massimiliano Allegri une candidate crédible pour le titre. C’est une constante dans l’histoire de la Vieille Dame: quand la merde lui monte jusqu’au cou, elle puise des ressources insoupçonnées pour s’offrir un ravalement de façade. Cette saison, elle n’a perdu qu’une seule fois, le 23 septembre, contre ce même Sassuolo (4-2). Un match au cours duquel Federico Gatti a inscrit l’un des CSC les plus cons de l’histoire. 94e minute: relance rapide de Wojciech Szczesny près du poteau de corner, passe en retrait de Gatti dans le but vide, fin du game et barres de rire immédiates sur les réseaux sociaux. De quoi plomber le moral du défenseur central de 25 ans? C’est mal le connaître. “Je ne dirais pas que je suis content d’avoir fait cette erreur, mais ça ne m’a pas tué, et c’est dans ces moments-là que l’on grandit, relativisait ainsi l’international italien après le match. Dans le groupe, quand quelqu’un se moque de moi, je plaisante en lui disant: ‘Merde, j’ai marqué le premier gol de ma carrière en Serie A dans le mauvais but!’” Question: d’où vient ce vent de fraîcheur qui souffle sur l’Italie? De loin, car Federico posait encore des fenêtres chez des particuliers il n’y a pas si longtemps. C’était avant de signer à Frosinone, d’où il a rejoint la Juve au mercato hivernal 2022. Devenu une pièce inamovible de la défense à trois d’Allegri, aux côtés des expérimentés Danilo et Gleison Bremer, “Gattone” (le gros chat) ne rechigne jamais à se coltiner le sale boulot, toujours en respectant les règles de l’art, comme lorsqu’il colle une pêche à Kvara à l’abri du VAR, qu’il fait du rentre-dedans à Victor Osimhen pour le simple plaisir de le faire disjoncter, ou qu’il bat le record du monde de “fautes tactiques” sur Rafael Leão, rendant fou Stefano Pioli, le coach de l’AC Milan. En clair, le surprenant vainqueur du prix du fair-play aux Golden Boy Awards 2023 est le genre de type à réconcilier le premier nostalgique venu avec le calcio. Mieux, à Turin comme en sélection, où il commence à pointer le bout de son nez, le natif de Rivoli serait l’un des pions de la succession tant attendue de la BBC (Bonucci-Barzagli-Chiellini), le légendaire trio défensif des années 2010. “Allegri m’a dit: ‘Guido, l’énergie qu’il a, peu l’ont dans le foot aujourd’hui’, et c’est vrai”, témoigne Guido Angelozzi, le directeur sportif de Frosinone. Ce dernier considère encore son ancien joueur “comme un fils” et en parle avec les yeux de l’amore. “Federico a une envie d’y arriver plus forte que les autres, explique celui qui a échangé les 196 centimètres de Gatti contre neuf millions d’euros. Mes collègues riaient quand je leur disais qu’il avait le physique de Chiellini et les pieds de Bonucci. Aujourd’hui, ils me disent tous que j’avais raison.”

Par Andrea Chazy, à Turin / Photos: Icon Sport et AC